Entretien avec le Père Ludovic Lado, SJ
Après des élections contestées en Ouganda, en Tanzanie et au Cameroun, le jésuite camerounais Ludovic Lado livre une analyse sans concession de la crise démocratique africaine, du silence prophétique de l’Église et des signes ténus mais réels d’espérance portés par des résistants anonymes. Une parole libre, lucide et dérangeante.
VoiceAfrique : Pour commencer, pouvez-vous vous présenter à nos auditeurs ? En d’autres mots, qui est le Père Ludovic Lado ?
Ludovic Lado SJ :
Je suis prêtre jésuite d’origine camerounaise, temporairement en mission de recherche et d’enseignement à Harvard University, aux États-Unis. Par le passé, j’ai travaillé comme enseignant et administrateur dans des établissements d’enseignement supérieur au Cameroun, en Côte d’Ivoire et au Tchad. Mon domaine de spécialisation scientifique est l’anthropologie sociale et culturelle.
VoiceAfrique : Il y a plus de deux semaines que l’Ouganda a eu son élection présidentielle. En tant que Camerounais, vous comprenez bien ce qui s’est passé à Kampala. Pensez-vous que les élections sont devenues un simple rituel annuel dans nos pays africains ? Où croyez-vous encore qu’il est possible d’avoir confiance dans nos systèmes démocratiques ?
Ludovic Lado SJ :
On ne va pas généraliser, parce qu’il y a quelques pays en Afrique qui respectent la culture démocratique. Des pays comme le Botswana, le Cap-Vert… donnent des lueurs d’espoir en matière de démocratie. Souhaitons que cela dure. Mais, dans la plupart des cas, les élections ne sont que des formalités. En plus de l’Ouganda, on vient de le voir aussi en Tanzanie comme au Cameroun. On dépense beaucoup d’argent pour des élections qui sont frauduleuses afin de conserver le pouvoir. C’est en partie ce qui explique le retour des coups d’État dans certains pays. La voie du peuple est rarement respectée et les violences postélectorales récurrentes entraînent souvent des pertes en vies humaines. C’est regrettable. On a plutôt l’impression de régresser par rapport aux espoirs nourris dans les années 1990. L’élite politique et économique en Afrique est le premier responsable de ce désordre qui ne fait pas avancer les pays africains. On a affaire à des Africains qui n’aiment pas l’Afrique. Ils pillent l’argent de nos pays pour envoyer leurs enfants à l’étranger et vivre dans un luxe insolent, pendant que la majorité des Africains souffrent au quotidien.
Dans la plupart des cas, les élections ne sont que des formalités destinées à conserver le pouvoir”
VoiceAfrique : Revenons au Cameroun, Père. Peut-on encore espérer qu’il en sorte quelque chose de bon ? Après plus de 40 ans sous le règne de Paul Biya, les Camerounais semblent s’être résignés à un président âgé, qui — selon de nombreuses vidéos circulant en ligne — paraît visiblement incapable de prendre des décisions éclairées. Faut-il maintenant penser, comme l’affirme le Béninois Georges Cocou Aristide Azandé, que : « Chaque peuple mérite sa nation et ses dirigeants, chaque enfant mérite sa famille et ses parents » ?
Chaque peuple mérite sa nation et ses dirigeants ; chaque enfant mérite sa famille et ses parents.”
Ludovic Lado SJ :
Les responsabilités sont partagées. Paul Biya reste au pouvoir principalement par la fraude et la répression. La récente crise électorale, qui a fait des dizaines de morts et des dégâts matériels, en est la preuve. Il n’a pas gagné les récentes élections, mais s’est imposé par la force et la violence. Il y a des centaines de prisonniers politiques au Cameroun, ne l’oublions pas. Mais le système de Monsieur Biya ne tiendrait pas aussi longtemps sans la complicité égoïste d’une bonne frange de l’élite économique et politique, qui s’est souvent illustrée par la facilité à se laisser corrompre et à corrompre pour maintenir le régime de Biya au pouvoir. Le Cameroun est sauvagement pillé par cette élite, prête à tout pour maintenir Biya au régime. Cela leur arrange. Les populations ont le choix entre prendre les armes pour combattre le régime de Biya ou se résigner à attendre qu’il meure pour voir si son système peut être démantelé. Dans les zones anglophones, ils ont pris les armes, et la guérilla dure depuis bientôt dix ans. Il est difficile de prédire l’avenir. Mais la vérité est que le Cameroun a beaucoup régressé et baigne aujourd’hui dans une gouvernance médiocre.
Le Cameroun est sauvagement pillé par une élite prête à tout pour maintenir le régime en place.”
VoiceAfrique : Pour une raison ou une autre, l’Église camerounaise semble avoir perdu sa voix prophétique. Il ne reste que quelques voix timides parmi les leaders ecclésiaux pour questionner le pouvoir en place ou pour accompagner le peuple de Dieu dans son désir de sortir du joug du régime de Biya. Que s’est-il passé au sein de l’Église camerounaise ? Et quels défis avez-vous personnellement rencontrés en tant que voix solitaire, parfois même persécutée par les responsables religieux eux-mêmes ?
Ludovic Lado SJ : Je pense qu’il s’agit d’une transition générationnelle au sein de l’Église du Cameroun. On a une nouvelle génération d’évêques et de prêtres pour lesquels l’interpellation prophétique des acteurs politiques n’est pas une priorité. Beaucoup d’évêques vivent dans des palais et préfèrent protéger leurs relations et avantages avec les pontes du régime en place. Il y a quand même quelques exceptions, quelques évêques et prêtres qui osent interpeller directement le régime de Biya sur les questions de gouvernance, mais ils sont isolés par la grande majorité du clergé qui a choisi le silence. C’est dommage. Les laïcs ne font pas mieux. D’ailleurs, qui est responsable de cette mauvaise gouvernance qui nuit au Cameroun ? C’est en majorité des chrétiens qui sont à l’église les dimanches. Mais quand il s’agit de gérer la chose publique, ils oublient qu’ils sont chrétiens et ne servent pas le bien commun. Je considère que c’est un échec pour l’évangélisation. C’est dans ce contexte que, depuis près de deux décennies, je suis devenu une voix publique très critique du régime de Biya et je me suis fait des ennemis dans les milieux de l’Église comme du pouvoir. Mais je ne regrette rien. C’est notre devoir de chrétiens de combattre toute forme d’injustice et d’en payer le prix comme Jean-Baptiste ou Jésus.
Quand il s’agit de gérer la chose publique, beaucoup oublient qu’ils sont chrétiens”
VoiceAfrique : Pour conclure cette conversation : quels signes d’espérance voyez-vous aujourd’hui — que ce soit dans l’Église, dans la société civile ou parmi les jeunes — pour un avenir meilleur au Cameroun et dans nos nations africaines ?
Ludovic Lado SJ : Le signe majeur d’espérance que je vois est le fait que, dans tous ces pays africains où la démocratie est bafouée, où la dignité de l’homme est piétinée, il y a toujours des hommes et des femmes qui résistent, qui se lèvent et prennent des risques pour dire non. Ils sont souvent une petite minorité, mais c’est encourageant. Il s’agit là de gens qui le font par conviction, et ce n’est pas nécessairement lié à des chapelles religieuses. J’ai collaboré avec beaucoup d’entre eux en dehors des cercles ecclésiaux. Certains sont en prison ou sont morts victimes de la répression politique. Pour moi, ce sont les prophètes des temps modernes. Mais il faut reconnaître qu’en matière de responsabilité politique des chrétiens, dans l’ensemble, c’est un échec pour l’Église. Cette partie de l’évangélisation a échoué, et il faut revoir toute la catéchèse politique pour engendrer une nouvelle génération de chrétiens capables, au nom de leur foi, de refuser l’injustice et la corruption, et de se mettre au service du bien commun.
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